C'était quand même une drôle d'époque !
Pâtes, lentilles et autres raretés !
Jour de liesse un dimanche de guerre. Ma tante est venue nous voir et nous a apporté à défaut d'un bouquet de fleurs, un paquet de macaronis ! Autrement intéressant. Elle l'avait eu par "le mari de la dame qui avait son frère qui avait une amie qui...."enfin en provenance directe du marché noir ! Pour une fois, elle qui ne dépensait pas à tort et à travers (encore moins que ça si vous voyez ce que je veux dire) avait ouvert son porte-monnaie pour une bonne cause...et un bon repas ! Dame, les pâtes n'étaient pas tous les jours au menu. Donc, le dimanche s'annonçait bien, les rutabagas étant reportés à un autre jour. Ma mère fait bouillir de l'eau, y ajoute ce sel gris avec un goût étrange qu'on nous distribuait alors, et s'apprête à verser les macaronis dans la casserole Elle ouvre le paquet et, oh ! surprise, nous avons eu droit à une envolée de papillons trop heureux de reprendre leur liberté ! Des papillons ou des mites ? à coup sûr des êtres bien vivants et qui ne se mangeaient certainement pas...D'ailleurs, ils en étaient tellement convaincus qu'ils s'étaient répandus dans la cuisine où ils s'ébattaient avec plaisir ! Un truc à couper l'appétit d'un ogre et celui de trois faibles femmes plus dégoûtées qu'affamées ! Avec une grande tristesse, nous avons expédié nos macaronis à la poubelle...Dommage, ça aurait pu être si bon, même avec juste un tout petit morceau de beurre, petit oh combien.... C'était un dimanche de guerre...
C'est fou ce qu'il pouvait y avoir comme "petites bêtes" mises à notre disposition dans nos aliments pendant cette période de restrictions ! J'ai le souvenir de charançons dans les lentilles, quand on pouvait trouver des lentilles ! mais trouver des lentilles, c'était trouver des charançons : une lentille, un charançon ! Comme nous étions sans aucun doute très difficiles, ou protecteurs des animaux (?) nous nous refusions à faire cuire ces insectes..Alors, une seule solution : trier. Un peu long, mais pas très difficile : le mieux était de prendre le tout avec une écumoire, les lentilles crues restaient dans l'écumoire et les charançons passaient au travers des trous ! Enfin presque tous. Mais ça faisait passer un bon moment en famille. Il y avait également le tri "manuel" : on étalait une petite quantité de lentilles, et hop ! d'un côté les charançons, de l'autre les lentilles ! Très fastidieux. En résumé, il fallait avoir vraiment envie de manger des lentilles et aussi un tout petit peu ce qu'on prenait pour les lentilles, ce qui arrivait fréquemment...
Juste pour mémoire...et même de sinistre mémoire, les doryphores ! si on ne risquait pas de les manger, on leur faisait une chasse effrénée matin et soir dans les quelques pieds de pommes de terre plantés dans le jardin. A défaut, eux mangeaient les pommes de terre....
Autre rareté, le pain...Et quand on a commencé à avoir ce pain lourd qu'on appelait pain de maïs sans doute en raison de sa couleur jaune provenant peut-être de farine de maïs ou même tout bonnement des grains non transformés en farine (pourquoi pas ?) nous avons atteint les sommets du désespoir ! c'était immangeable...
On en sourit maintenant, on en plaisantait alors....Il fallait bien !
